On ne peut parler d’art africaniste sans toutefois retracer brièvement l’historique des colonies européennes en Afrique, couvrant pratiquement l’intégralité du territoire.
Les colonies européennes
La Belgique, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et l’Angleterre profitèrent des richesses de leurs colonies océaniennes et africaines sous de multiples formes au détriment des individus, de la faune et de la flore et par cela de la culture ancestrale de ces pays sous leurs dominations respectives. Dès le milieu du 19°, ces fameuses ressources plus ou moins hypothétiques furent exploitées et sous le couvert de l’importation de pierres précieuses, bois exotiques rares, minerais exceptionnels, plantes à sève miraculeuse ou pouvant servir l’économie, l’habitant dû subir la pression des pays blancs industrialisés.
Pour assouvir une soif de trophées, les safaris décimaient gazelles, girafes, buffles, lions et autres félins, hippopotames et crocodiles, aigles et flamands. Une multitude d’éléphants, pour l’ivoire, matière première très prisée en Europe, furent massacrés lors de parties de chasse, la bête abandonnée sur place aux charognards et rapaces pourrissait au soleil sous les yeux inquiets des autochtones, connaisseurs instinctifs de leur écosystème et de leurs valeurs alimentaires. L’échange et le vol des armes, sculptures d’art premier et emblèmes tribaux dénonçaient la puissance et les abus de nos ancêtres commerçants et collectionneurs, et parfois même de nos musées. Des ethnologues, missionnaires chrétiens, sociologues et explorateurs sillonnèrent ce gigantesque continent et pillèrent, souvent sans arrière-pensée, dans le seul but de servir l’expansion industrielle, religieuse et commerciale de leurs propres patries.
Les incursions de Livingstone, Stanley, de Brazza même si certaines prenaient un caractère militaire dramatique, placèrent l’Afrique en tant que cible de premier plan. Simultanément, l’évolution et l’avance technique de l’Europe développèrent les moyens de transport. Les paquebots les plus modernes et les plus luxueux traversaient les océans et les mers ; les voies ferrées dont l’Orient Express est la liaison la plus célèbre ouvrirent les portes de l’Orient et de l’Afrique des 1890.
L’aventure, obsession de tout individu en quête d’exotisme devenait à la portée de tous… Enfin, principalement des plus riches.
Arthur STRASSER (1854-1927) – « Buste d’homme »
Sculpture en bronze – Hauteur : 53 cm – Vers 1880
L’expansion coloniale était née.
La France était installée dans le Nord de l’Afrique en Algérie mais aussi en Tunisie et au Maroc; la Belgique colonisait le Congo depuis 1880 et tenta d’organiser, avec beaucoup de difficultés, une lutte anti-esclavagiste. Mis en alerte par les conservateurs de musées et les collectionneurs d’art premier, elle s’opposa, très tôt, au pillage systématique des tribus ancestrales. Inquiétés par les raids de colonnes armées, expéditions de plus en plus nombreuses en pays africains, les razzias des afro-arabes et les massacres, mutilations, rapts et viols, les gouvernements européens estimèrent qu’il fallait gérer ce début de crise dès les premières années du 20e siècle, en affirmant leur souveraineté industrielle pour transformer la société africaine par des doctrines capitalistes, ne laissant, malheureusement que peu de place à la culture.
Mais la machine était en route et les années 30 mirent en évidence une identité africaine à travers l’art et cette tendance se transforma vite en une mode fantastique. La croisière Noire organisée par les usines Citroën transmettait par ondes, chaque jour, son avancement et l’on pouvait suivre à la « TSF » les tribulations des véhicules et des pilotes participants de ce raid mythique.
L’enjeu économique était tel que les différents gouvernements donnèrent la possibilité à de nombreux artistes de découvrir et de faire découvrir au monde le cœur de cette civilisation. La plupart des artistes n’ayant évidemment pas les moyens de se déplacer aussi loin parvenaient, pour certains, à obtenir une bourse de voyage et ainsi participer à leur manière à cette tendance explosive des années folles.
Les expositions et les Salons mirent en évidence le talent d’artistes inconnus de l’époque. Les Expositions Coloniales de Marseille de 1906 et de 1922, où pour l’anecdote le sculpteur Rodin exposa moins pour son art que pour rejoindre une danseuse cambodgienne dont il était tombé en extase ; celles de Paris et de Rome en 1931, celle de Liège en 1932 et de Naples en 1933 eurent un intérêt colossal et où, des centaines de peintres, créateurs et sculpteurs présentèrent leurs œuvres. Ces derniers exposèrent des modelages de plâtre ou d’argile, bois sculptés, plastiline, et bronzes exécutés sur place ou d’après leurs carnets de voyage et photos et, édités par des fondeurs européens réputés (Susses Frères, Valsuani …)
L’exposition Coloniale Internationale de Paris de 1931, inauguré par le Président de la République Gaston Doumergue, eut un succès et une retombée mondiale. La plupart des pays océaniens et africains y étaient représentés.
Sous forme d’une grande cité construite autour du Lac Daumesnil sur une surface de 110 hectares, l’exposition offrait les renseignements administratifs et économiques aux visiteurs intéressés par le commerce avec les colonies. Trois palais et deux cents pavillons proposaient les produits de l’industrie de chaque pays. Le Maréchal Lyautey, commissaire général et maître d’œuvre de l’événement ayant constitué en 1928 une commission consultative des beaux-arts regroupant orientalistes et africanistes, imposa l’exposition d’œuvres de maîtres, Étienne Dinet, Jacques Majorelle, Jean-Auguste Ingres et Félix Ziem mais également Louis-Antoine Barye, Évariste Jonchère et Théodore Rivière, au musée permanent de la Porte Dorée dont l’exceptionnelle façade en bas-relief fut exécutée par Alfred Janniot. Ce musée, l’aquarium en sous-sol et le Jardin zoologique du Parc de Vincennes restent actuellement les derniers témoins de cette manifestation.
Les sculpteurs
Les sculpteurs animaliers célèbres, Louis-Antoine Barye, Rembrandt Bugatti, Paul Jouve, Georges Guyot et les sculpteurs figuratifs humanistes, Évariste Jonchère, Anna Quinquaud, Herbert Ward, Arthur Dupagne, Arsène Matton, Paul Landowski, Jean-Baptiste Belloc, Roger Favin, Louis-Robert Bâte, Jeanne Tercafs… pour ne citer que les incontournables, laissèrent leurs empreintes par les œuvres conservés par les musées spécialisés et les collectionneurs. Le Musée Royal de l’Afrique centrale à Tervuren (Belgique) présente les bronzes et plâtres originaux grandeur nature de Évariste Jonchère, Herbert Ward, Arthur Dupagne, Arsène Matton, Jeanne Tercafs… Le musée des années 30 de Boulogne Billancourt des pièces de Anna Quinquaud, Évariste Jonchère, Émile Monier, Jean-Baptiste Belloc, Pierre Meauzé, Paul Landowski…
Sur les six à sept cents artistes répertoriés, certains n’avaient jamais séjourné en Afrique et modelaient d’après croquis et photos, ou sur le vif, dans les parcs zoologiques, pour les animaliers. D’autres, grâce à l’obtention de bourses offertes lors de concours, ont pu se rendre dans différents pays africains pour photographier et croquer paysages, mœurs et types physiques des indigènes. Moyennent un justificatif de transport et de séjour, ils voyageaient plus ou moins chichement pénétrant jusqu’au cœur de ce mystérieux pays.
Arthur DUPAGNE (1895-1961) – « Laveur d’or »
Sculpture en bronze – Hauteur : 53 cm – Vers 1980.
Peintres et sculpteurs à orientations coloniales
Regroupés en société de peintres ou de sculpteurs à orientations coloniales, leurs travaux étaient récompensés par de nombreux prix, en Europe comme en Algérie, Tunisie, Maroc et Afrique Équatoriale par un ensemble de sociétés liées par l’art, mécènes et même compagnies maritimes. Ces artistes avaient la liberté de leur choix et créaient en fonction de leur propre désir, qu’ils soient indifférents de leur environnement, racistes, ou au contraire, respectueux. Le climat, l’étendue des paysages, les fleurs, les plantes, les arbres, les animaux et
les êtres humains, si sauvages et si différents de l’Europe, exacerbaient leur talent. Le réalisme de départ de chaque artiste se modifiait selon sa propre identité ou son propre éclectisme et ne pouvait, en aucune manière, laisser indifférent.
L’africanisme, telle que nous l’apprécions, n’est nullement le stéréotype d’une inspiration politique, économique ou sociale, mais la simple représentation pacifique de la fascination du mystère et des coutumes propres à ces ethnies.
Les artistes africains
Les jeunes artistes africains furent particulièrement sensibles à cette démarche et si l’art tribal de leurs ancêtres avait été si prisé, ils s’européanisèrent et bon nombre d’œuvres figuratives et abstraites, en ivoire, terre cuite, bois sculpté et bronze, côtoient actuellement les pièces maitresses de ces sculpteurs étrangers qui furent leurs maîtres. Ils pouvaient rejoindre les associations coloniales des Beaux-Arts Belges, les Sociétés des Artistes Algériens, Orientalistes, Français et d’Afrique du Nord et les Syndicats d’Artistes Africains.
La seconde guerre mondiale a fauché en plein élan cette révolution artistique. Une majorité d’œuvres ont disparu, d’autres, sous forme de croquis, modelage de terre ou de plâtres ont été oubliées, mais toutes ont rendu un véritable hommage à ces peuples abusés par le colonialisme, car il ne faut jamais oublier qu’ils sont l’essence même de la vie et une des principales sources de l’humanité. L’Afrique doit être considéré comme une réalité noire et non comme une colonisation blanche et ne pas amalgamer éblouissement et mépris.
Dans les années 30, il est à regretter que certains publicitaires se soient emparés de cette mode-tendance pour en présenter une image caricaturale afin de commercialiser bijoux, pneumatiques, réfrigérateurs, poudres chocolatées, bandes dessinées…



